Réchauffement climatique : pourquoi votre bière va coûter plus cher (et changer de goût)
Réchauffement climatique : pourquoi votre bière va coûter plus cher (et changer de goût)
Troisième boisson la plus consommée au monde après l’eau et le thé, la bière est un produit à la recette assez simple et à la liste d’ingrédients de base courte - et pourtant, chacun de ces paramètres est déjà impacté par le changement climatique. Si les brasseries commencent à adapter leurs pratiques pour y répondre, attendez-vous à des changements dans votre pinte d’ici quelques années.
Les matières premières brassicoles sous tension
Chocolat, café, vin… La liste des produits dont la culture et la production se voient bouleversées par les conséquences du changement climatique s’allonge de jour en jour, et la bière n’est pas en reste - la faute à la disponibilité de ses matières premières. Parmi celles-ci, l’eau est en tête de liste, car en plus de représenter 90 à 95 % du produit fini, elle est nécessaire en grande quantité à plusieurs étapes du processus de brassage, notamment le refroidissement et le nettoyage. À ce jour, une brasserie consomme entre 4 et 7 litres d’eau pour produire un litre de bière, selon son matériel et son degré d’efficience. Or il n’aura échappé à personne que l’eau, surtout potable, est une ressource de plus en plus précieuse. De sa disponibilité peut donc dépendre l’activité entière d’une entreprise brassicole, par exemple en cas de restrictions liées à des pénuries.
Deuxième ingrédient indispensable dans la bière : les céréales. Le plus souvent de l’orge, parfois du blé ou encore de l’avoine, leur disponibilité, leur qualité et par conséquent leur coût dépendent principalement des températures et des précipitations - d’autant plus que la bière a des goûts de luxe et requiert une orge de très bonne qualité. Par ailleurs, au moins une partie des grains utilisés pour le brassage doit être maltée (démarrage de la germination puis séchage à haute température) afin de rendre ses sucres accessibles au levures et permettre la fermentation. Or le maltage est une opération gourmande en eau et en énergie, son coût environnemental et par conséquent financier n’est donc pas anodin. Certains scénarios prédisent ainsi que le coût de la bière pourrait doubler dans les années à venir !
Le houblon, enfin, n’a beau constituer que quelques pourcents du produit fini, il reste indispensable si l'on veut écrire “bière” sur l’étiquette. Pas la peine de faire monter le suspense, ici encore le changement climatique bouleverse la donne. Dans certains pays comme l’Allemagne, la Slovénie et la République tchèque, une baisse des rendements de 9,5 % à 19,4 % entre les périodes 1971-1994 et 1995-2018 a déjà été constatée par une équipe de recherche, et pourrait se poursuivre dans les années à venir. Et comme si ça ne suffisait pas, sa qualité aussi est impactée, avec une chute de la concentration en huiles essentielles aromatiques et en acides alpha responsables de l’amertume.
S’adapter à des températures de plus en plus élevées
Et même si les brasseries parviennent à maintenir leur approvisionnement en matières premières de qualité et quantité suffisantes, le processus de brassage constitue une difficulté supplémentaire. Pour comprendre pourquoi, il faut se représenter ce à quoi ressemble le plus souvent une brasserie : un grand hangar non isolé rempli de machines et de cuves générant des températures élevées. S’il y fait parfois un peu chaud en temps normal, le climat peut vite y devenir invivable en cas de canicule. Alors que des voix s’élèvent depuis peu en faveur de la création d’un congé climatique, les entreprises pourraient au minimum se voir contraintes d’aménager les horaires de travail des brasseuses et brasseurs.
Et figurez-vous que les êtres humains ne sont pas les seuls dont le bien-être en brasserie et l’efficacité à créer une bonne bière dépendent en partie de la température, puisque c’est aussi le cas… des levures ! Selon le type de bière que l’on veut créer, une souche de levure spécifique doit ainsi être utilisée, et elles ne sont pas toutes efficaces à la même température. Les bières de style lager, par exemple - qui constituent la majorité de la production et des ventes dans le monde - fermentent autour de 10°C. Or maintenir ce froid pendant les quatre à huit semaines nécessaires au processus peut devenir un véritable défi en plein été, surtout maintenant que les vagues de chaleur se succèdent.
Autre changement lié à la hausse globale des températures : les goûts des consommateurs et consommatrices. On ne sait pas pour vous, mais en général, plus il fait chaud, moins on a envie de boire d’alcool. Cet avantage de base pour la bière, boisson généralement la moins alcoolisée de la carte du bar, l’est de moins en moins, puisque la consommation d’alcool en général est en forte baisse depuis plusieurs décennies. Les causes principales en sont la multiplication des campagnes de prévention et une inclination à un mode de vie plus sain (la séance jambes à la salle en gueule de bois = mauvaise idée) plutôt que la hausse globale des températures, mais la combinaison de ces tendances nous fait désormais plus pencher du côté des limonades que de la bière.
Comment les brasseries s’adaptent
Les brasseries n’ont donc plus le choix que de faire évoluer leurs pratiques et leurs produits. Une première réponse consiste aujourd’hui à changer de fournisseurs de matières premières, notamment situés dans des régions pour l’instant moins affectées par le changement climatique, mais cette méthode a des limites notamment au niveau des volumes. Il faut donc se tourner vers des variétés plus résistantes, certaines comme le fonio étant d’ailleurs cultivées depuis des milliers d’années. Des expérimentations sont également en cours sur la culture du houblon, avec le test de méthodes comme le paillage ou l’irrigation raisonnée.
Un changement s’opère également au sein même des brasseries, bon nombre d’entre elles ayant déjà mis en place des procédés visant à réduire leur impact sur l’environnement et la consommation de ressources : réutilisation de l’eau de refroidissement pour le nettoyage, passage aux fûts réutilisables en inox, panneaux solaires, réemploi des céréales… La demande croissante de produits moins ou pas du tout alcoolisés est également désormais bien prise en compte, le syndicat Brasseurs de France indiquant que 40 % de ses brasseries adhérentes produisaient de la bière sans alcool début 2026, et 30 % avoir le projet de le faire.
Mais ces transformations ont un coût loin d’être anodin, d’autant plus qu’elles deviennent nécessaires à un moment de crise pour le secteur brassicole, en grande difficulté économique. Au Petit Ballon, nous avons à cœur de soutenir les brasseries artisanales qui s’efforcent de mettre en place ces nécessaires changements, en proposant leurs bières dans notre box mensuelle Sans Pression, et en parlant d’elles sur ce blog. Restez dans le coin !
À propos de l’autrice
Hélène, d’Hélène & les Houblons, est zythologue, spécialisée dans la dégustation, les styles de bière, leur fabrication et les accords mets et bières. Formée à l’IFCO au sein de la première promotion bordelaise du titre de zythologue, elle a également travaillé en bar et cave à bière. Elle accompagne aujourd’hui particuliers et professionnels dans la découverte et la compréhension de la bière.